REGARDS DE TERRITOIRES · MAURIENNE · 2026

Maurienne — Sur les routes d’une vallée façonnée par les hommes et la montagne

Des grands cols à la Vanoise, de Saint-Jean-de-Maurienne aux Hurtières : une semaine pour parcourir presque toute la Maurienne et découvrir une vallée de passages, de travail, de mémoire et de rencontres.

📍 Savoie ⛰️ Glandon · Croix-de-Fer · Vanoise 🧭 Regards de territoires

Voyage en Maurienne entre patrimoine, paysages alpins, Saint-Jean-de-Maurienne, cols du Glandon et de la Croix-de-Fer, Aiguilles d’Arves, Haute-Maurienne, Vanoise, Plan du Lac et patrimoine minier des Hurtières.

La Maurienne, une vallée de passages

Il est des territoires que l’on traverse. Et d’autres que l’on apprend à lire.

La Maurienne appartient sans doute à la seconde catégorie.

Il suffit de quitter quelques instants la grande route qui suit l’Arc, de prendre de la hauteur vers un col, de s’arrêter devant une tour, une chapelle, un ancien relais, un refuge ou une mine pour comprendre que le paysage raconte ici une histoire bien plus vaste que celle des sommets.

Pendant une semaine, j’ai repris les routes de cette vallée dont je suis originaire.

Avec ma cousine d’abord, puis avec mon ami d’enfance Pascal, j’ai retrouvé Saint-Jean-de-Maurienne et les villages de mon histoire familiale, les Villards, le Glandon, la Croix-de-Fer et les Arves, avant de parcourir la Haute-Maurienne et la Vanoise puis de revenir vers l’autre extrémité de la vallée, le Grand Cucheron et les Hurtières.

D’un côté, les hautes vallées tournées vers le Mont-Cenis et la frontière italienne. De l’autre, la basse Maurienne et les environs d’Aiguebelle, l’une des portes historiques de la vallée.

Une semaine qui permet ainsi de mesurer toute l’amplitude d’un territoire façonné depuis des siècles par les passages, les frontières, les migrations, le pastoralisme, l’industrie et le travail des hommes.

Pour comprendre la Maurienne, il faut regarder les montagnes. Mais il faut aussi regarder ce qui passe entre elles.
Vue générale de la vallée de la Maurienne autour de Saint-Jean-de-Maurienne en Savoie
La vallée de la Maurienne autour de Saint-Jean-de-Maurienne, capitale historique de la Maurienne. Entre fond de vallée habité, voies de communication et puissants versants alpins, le paysage raconte déjà une terre de passages. Photo : Semnoz / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0.

Hermillon et la tour de Bérold Mille ans au-dessus de la vallée

Le voyage commence presque discrètement du côté d’Hermillon.

Avec ma cousine nous marchons en fin de journée lorsque, au-dessus de la vallée, la silhouette massive de la tour de Bérold se détache dans le paysage.

Dressée sur les hauteurs du Châtel, aujourd’hui intégré à La Tour-en-Maurienne, elle semble surveiller la vallée.

Et c’est précisément ce qu’elle faisait.

Le site est attesté dès le IXe siècle. Sa position permettait de contrôler le défilé de Pontamafrey et le passage de l’Arc.

Au Moyen Âge, la fortification matérialisait également un pouvoir face à Saint-Jean-de-Maurienne et à son important siège épiscopal.

Son nom renvoie à Bérold de Saxe, que la tradition présente comme un ancêtre d’Humbert aux Blanches Mains, fondateur de la Maison de Savoie.

Mais il faut ici distinguer l’histoire de la légende : le site fortifié est bien réel ; le récit de Bérold appartient, lui, à la tradition dynastique.

Une sentinelle au-dessus de l’Arc

Prise par les troupes françaises lors de la guerre franco-savoyarde de 1600-1601, restaurée en partie au XIXe siècle, la tour fut encore occupée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Une même masse de pierre permet ainsi de parcourir plusieurs siècles d’histoire mauriennaise.

Saint-Marin et les ours

Un peu plus bas, la chapelle Saint-Marin introduit une autre manière de raconter la montagne.

La tradition locale associe l’ermite Marin aux ours qui peuplaient autrefois ces reliefs.

La légende raconte qu’ils l’auraient nourri ; certaines versions évoquent même des ours lui apportant du miel.

Nous ne sommes plus ici dans l’histoire documentée mais dans la mémoire populaire.

Et elle a elle aussi sa place : les légendes racontent la manière dont les habitants ont longtemps imaginé et apprivoisé les montagnes qui les entouraient.

Saint-Étienne-de-Cuines et les Villards La montagne au travail

À Saint-Étienne-de-Cuines, la Maurienne raconte déjà une autre histoire.

L’agriculture de montagne y a côtoyé les activités artisanales puis industrielles, favorisées notamment par l’énergie des torrents.

C’est aussi ici que se situent une partie de mes racines maternelles, celles de la famille Viard.

Quelques kilomètres plus loin, en remontant vers Saint-Colomban-des-Villards, une autre mémoire apparaît : celle des ardoisiers.

Pendant longtemps, la montagne fut creusée pour sa pierre. Les ardoisières attirèrent notamment une main-d’œuvre venue du Piémont italien.

Des hommes franchissaient les Alpes pour travailler dans les carrières de Maurienne.

Parmi leurs villages d’origine revient celui de Chialamberto, dans les vallées piémontaises.

C’est ici que la grande histoire du territoire rejoint pour moi l’histoire familiale.

Mon arrière-grand-père Battista Chiariglione, né à Chialamberto en 1867, fait partie de ces Piémontais venus travailler comme ardoisiers en Maurienne.

Mon grand-père Louis Bernard Chariglione appartient à la génération suivante.

Ardoisiers à Saint-Colomban-des-Villards vers 1906-1908, dont plusieurs membres de la famille Chiariglione
Ardoisiers à Saint-Colomban-des-Villards, vers 1906-1908. Plusieurs membres de la famille Chiariglione sont identifiés sur cette photographie, parmi lesquels Laurent, Jacques, Antoine, Jean-Baptiste et Louis. L’identification de ce dernier avec mon grand-père Louis Bernard Chiariglione, né en 1901, reste à confirmer. Photographie : Pierre David-Nounaz — source : Le Petit Villarin.

Mais leur histoire n’est pas exceptionnelle. Et c’est justement ce qui lui donne sa valeur.

Derrière ces patronymes apparaissent de nombreuses trajectoires : quitter un village italien, franchir la montagne, travailler dans une carrière ou une mine puis, parfois, s’installer définitivement en Savoie.

La frontière séparait des États. La montagne, elle, n’empêchait pas les hommes de circuler.

Une table sur la route du Glandon

Avant de poursuivre vers les grands cols, nous nous arrêtons au cœur de Saint-Colomban.

L’ancien Hôtel de la Poste, aujourd’hui établissement Martin-Fardon, appartient à ces maisons qui racontent à leur manière la vie des villages de montagne.

Nous y déjeunons chez Martin Fardon, avant de reprendre la route du Glandon.

Dans les villages alpins, hôtels, cafés, auberges et relais ont longtemps été davantage que des commerces.

Ils étaient des lieux où habitants et voyageurs se croisaient, où circulaient les nouvelles et où se perpétuait une certaine manière d’accueillir.

Le Glandon Quand la vallée s’ouvre sur les grands sommets

À mesure que l’on monte, les arbres s’espacent. Les alpages prennent possession du paysage.

Puis vient le col du Glandon, à 1 924 mètres.

Ce jour-là, sous un ciel parfaitement dégagé, le regard porte suffisamment loin pour apercevoir le Mont-Blanc.

La route elle-même raconte l’évolution de notre rapport à la montagne.

Autrefois passages entre vallées, les grands cols sont devenus au XXe siècle des espaces de tourisme et de pratiques sportives.

Impossible aujourd’hui d’évoquer le Glandon sans parler du vélo. Les cyclistes sont partout, venus se confronter à une ascension rendue célèbre notamment par le Tour de France.

Col du Glandon en Maurienne : vue sur le Mont-Blanc, route et paysages d’altitude
Sur la route du col du Glandon. Au fil de la montée, le paysage s’ouvre sur les grands sommets — jusqu’au Mont-Blanc visible au loin — avant d’atteindre le col à 1 924 mètres. Photos Philippe Pernet / EliteLink.

La Croix-de-Fer — À 2 067 mètres entre Maurienne et Oisans

Quelques kilomètres plus loin, le col de la Croix-de-Fer constitue un autre grand passage routier alpin.

À 2 067 mètres, le paysage s’élargit encore. Le pic de l’Étendard et son glacier dominent une partie de l’horizon.

Mais bientôt, en descendant vers Saint-Sorlin-d’Arves, trois silhouettes rocheuses s’imposent.

Les Aiguilles d’Arves Trois sentinelles dans le ciel

Elles sont indissociables de ce paysage.

L’Aiguille Méridionale, la plus haute, culmine à 3 514 mètres. À ses côtés se dresse l’Aiguille Centrale, à 3 513 mètres.

La troisième est sans doute la plus immédiatement reconnaissable.

L’Aiguille Septentrionale, avec ses deux pointes, porte un surnom que l’on comprend aussitôt en l’observant : la Tête de Chat.

Aiguilles d’Arves vues depuis le col de la Croix-de-Fer en Maurienne
Les Aiguilles d’Arves vues depuis le col de la Croix-de-Fer. Leur silhouette spectaculaire constitue l’un des paysages emblématiques de la Maurienne. Photo : Ylliab Photo / Wikimedia Commons — CC BY 2.0.

Ces sommets racontent également l’histoire de ceux qui parcouraient la haute montagne avant même que l’alpinisme ne devienne une pratique sportive.

Chasseurs de chamois, bergers puis alpinistes ont progressivement transformé ces sommets regardés depuis les villages en territoires d’ascension.

Saint-Sorlin, Albiez et le Mollard — La montagne habitée

À Saint-Sorlin-d’Arves, les chalets rappellent une réalité essentielle : la montagne n’a jamais été seulement un décor.

Pendant des siècles, la vie des villages a été rythmée par les saisons, l’élevage, la fauche et la montée des troupeaux vers les alpages.

Puis viennent Albiez, son plateau ouvert face aux sommets, et le col du Mollard.

Après la rudesse minérale des grands cols, le contraste est saisissant. La montagne devient plus douce, plus agricole, presque domestique.

Avant de replonger vers Saint-Jean-de-Maurienne.

Saint-Jean-de-Maurienne Une petite ville au cœur de la grande histoire

Saint-Jean pourrait à elle seule raconter une grande partie de l’histoire de la vallée.

Ville épiscopale, elle s’est développée autour d’un remarquable ensemble religieux dominé par la cathédrale Saint-Jean-Baptiste.

À quelques pas se dresse une tour à l’étrange silhouette tronquée : le Grand Clocher.

Il faut l’imaginer autrefois prolongé par une spectaculaire flèche.

En 1794, en pleine période révolutionnaire, sa partie supérieure fut détruite sur ordre du représentant Albitte.

Plus de deux siècles plus tard, sa silhouette raconte toujours cet épisode.

Sur la grande route des Alpes

Saint-Jean raconte également l’histoire des passages.

Bonaparte traverse la Maurienne en 1800 après la campagne d’Italie. Quelques années plus tard, devenu Napoléon Ier, il emprunte à nouveau cette grande voie alpine.

Puis vient le chemin de fer.

La première gare ouvre en 1856, alors que Saint-Jean-de-Maurienne appartient encore au royaume de Piémont-Sardaigne.

Quatre ans plus tard, en 1860, la Savoie devient française.

L’Opinel, un objet devenu universel

Une autre histoire, beaucoup plus modeste en apparence, commence dans les environs de Saint-Jean.

Celle du petit couteau de poche imaginé par Joseph Opinel à la fin du XIXe siècle.

Simple, robuste et fonctionnel, il deviendra l’un des objets français les plus reconnaissables dans le monde.

Saint-Georges — Une maison de voyageurs

Le soir, une autre histoire de Saint-Jean apparaît derrière la façade de l’Hôtel Saint-Georges.

Cette maison appartient depuis plusieurs siècles à l’histoire des voyageurs de la ville.

Ancienne auberge et lieu d’étape, elle accueillait hommes, chevaux et diligences sur cette grande voie alpine.

J’y retrouve Martine Didier et son fils Pierre-Louis, connaissances familiales de longue date.

Les retrouvailles sont personnelles. Mais le lieu raconte quelque chose de beaucoup plus large.

Depuis des siècles, Saint-Jean n’est pas seulement une ville que l’on traverse. C’est aussi une ville où l’on fait étape.

Découvrir l’Hôtel Saint-Georges

Retrouvailles

Retrouver les lieux, mais aussi les amis

Revenir à Saint-Jean-de-Maurienne, c’est aussi retrouver des visages.

Mon ami d’enfance Pascal Sonzogni m’accueille chez lui.

Il connaît particulièrement bien la vallée et ses montagnes et sera, le lendemain, mon compagnon de route vers la Haute-Maurienne et la Vanoise.

Mais l’accueil commence autour de sa table.

Pascal aime cuisiner. Des plats « simples », comme il aime à le dire, mais surtout des plats délicieux, préparés avec ce plaisir de recevoir qui transforme naturellement un repas en moment de partage.

Ce séjour me réserve aussi une autre retrouvaille : Hubert Altamura, un ami d’enfance que je n’avais pas revu depuis près de 48 ans.

Près d’un demi-siècle s’est écoulé. Et pourtant, il suffit parfois de quelques instants pour que les années semblent soudain beaucoup moins nombreuses.

Un territoire est fait de paysages et d’histoire. Mais revenir sur ses terres, c’est aussi mesurer tout ce que les rencontres, les amitiés et le temps y ont déposé.

Plus haut dans la vallée Quand la montagne devient frontière

Le lendemain, nous prenons la direction de la Haute-Maurienne.

Le paysage se resserre. Modane approche.

Et avec elle réapparaît l’une des constantes de l’histoire locale : la frontière.

À quelques kilomètres, les forts de l’Esseillon semblent accrochés aux gorges de l’Arc.

Victor-Emmanuel, Marie-Christine, Charles-Félix, Charles-Albert, Marie-Thérèse : les noms mêmes de ces ouvrages racontent la Maison de Savoie.

Le complexe fortifié fut édifié au XIXe siècle par le royaume de Piémont-Sardaigne après les bouleversements de l’époque napoléonienne.

Sa fonction était notamment de protéger la route du Mont-Cenis contre une nouvelle offensive venue de France.

Le retournement de 1860

Lorsque la Savoie devient française, les fortifications conçues pour arrêter les Français deviennent elles-mêmes françaises.

Quelques décennies ont suffi pour transformer complètement la signification stratégique de cette montagne.

Au-dessus de Termignon Marcher pour entrer dans la Vanoise

Puis vient Termignon.

Cette fois, il faut progressivement quitter l’univers de la grande route.

Avec Pascal, qui m’a accueilli chez lui à Saint-Jean et connaît particulièrement bien ces montagnes, nous remontons vers le secteur de Bellecombe.

Après les retrouvailles et les repas partagés, il devient ici un véritable passeur du territoire : celui qui connaît les routes, les chemins et les paysages vers lesquels il faut savoir lever les yeux.

Puis vient le moment de marcher.

À mesure que nous avançons, le paysage change d’échelle.

À plus de 2 300 mètres d’altitude, le refuge du Plan du Lac se trouve au cœur du Parc national de la Vanoise.

Ici passent également de grands itinéraires pédestres, parmi lesquels le GR5 et la Via Alpina.

Face à nous s’ouvre un paysage de haute montagne, entre alpages, sommets et glaciers.

Refuge du Plan du Lac dans le Parc national de la Vanoise en Maurienne Paysage de haute montagne autour du refuge du Plan du Lac en Vanoise
Le refuge du Plan du Lac et les grands espaces de la Vanoise, au-dessus de Termignon. Après la marche, une halte au cœur de la montagne auprès de Juliette Lefort et Guilhem Artières, gardiens du refuge. Photos Philippe Pernet / EliteLink, septembre 2026.

Juliette et Guilhem — L’accueil au bout du chemin

Au refuge, Juliette Lefort et Guilhem Artières accueillent les marcheurs.

Après l’effort, nous y trouvons exactement ce que l’on espère rencontrer dans un refuge de montagne : un accueil chaleureux, le temps d’échanger et un bon déjeuner savoyard cuisiné sur place.

Le moment est simple. Et précisément pour cela, il reste.

Dans un paysage aussi spectaculaire, une table et quelques conversations rappellent que les refuges ne sont pas seulement des bâtiments posés dans la montagne.

Ils sont des lieux de passage et de rencontre.

Découvrir le refuge du Plan du Lac

Entre-Deux-Eaux Revenir sur ses traces sans refaire exactement le même chemin

À proximité du Plan du Lac, un nom réveille pour moi une mémoire beaucoup plus ancienne : Entre-Deux-Eaux.

Nous ne sommes pas allés jusqu’au refuge cette fois.

Pourtant, marcher de nouveau dans ce secteur avait quelque chose d’un retour sur mes traces.

En 1979-1980, pendant mon service militaire au 13e Bataillon de chasseurs alpins, j’étais chauffeur poids lourd.

Une mission m’avait conduit dans ce secteur jusqu’à Entre-Deux-Eaux avec les participants d’un stage « Première de cordée », parmi lesquels se trouvaient des sportifs de haut niveau.

Pendant qu’ils poursuivaient leur sortie en montagne, j’étais resté près du refuge.

À leur retour, ils m’avaient retrouvé tranquillement allongé dans l’herbe, entouré de marmottes.

Plus de quarante-cinq ans après, l’image est toujours là.

Revenir au Plan du Lac ne signifiait pas retourner exactement au même endroit. C’était retrouver un paysage, des chemins, une lumière et cette sensation très particulière que certains lieux conservent silencieusement une partie de notre histoire.

Mais Entre-Deux-Eaux raconte bien davantage que ce souvenir.

Le refuge appartient lui aussi à cette géographie des chemins de Vanoise.

D’un refuge à l’autre se dessine ainsi une montagne depuis longtemps parcourue : par les bergers, les chasseurs, les militaires, les alpinistes puis les randonneurs d’aujourd’hui.

UN FIL DU VOYAGE

Une vallée où l’on passe — Une vallée où l’on accueille

À ce stade du voyage, un fil apparaît presque naturellement.

À Saint-Colomban, Martin Fardon nous accueille dans l’ancien Hôtel de la Poste.

À Saint-Jean, Martine Didier et son fils Pierre-Louis perpétuent l’histoire d’une maison qui recevait autrefois voyageurs, chevaux et diligences.

Toujours à Saint-Jean, l’hospitalité devient celle de l’amitié : Pascal m’ouvre sa maison et sa table, tandis que je retrouve Hubert Altamura, un ami d’enfance que je n’avais pas revu depuis 1978.

Et plus haut, au cœur de la Vanoise, Juliette Lefort et Guilhem Artières accueillent les marcheurs au refuge du Plan du Lac.

Une auberge de village, une ancienne maison de voyageurs, une maison d’ami, des retrouvailles après près d’un demi-siècle, puis un refuge de haute montagne.

Des situations très différentes et pourtant reliées par quelque chose de profondément humain : le plaisir d’accueillir et de partager.

Un patrimoine qui ne se visite pas

Ouvrir une porte, servir un repas, indiquer un chemin, prendre le temps d’échanger : cette histoire de l’accueil ne figure pas toujours sur les monuments.

Elle constitue pourtant elle aussi un patrimoine.

Voyage en Maurienne — D’un bout à l’autre de la vallée Des portes de l’Italie à celles d’Aiguebelle

Ces journées auront finalement dessiné une géographie presque complète de la vallée.

D’un côté, la Haute-Maurienne, Termignon, la Vanoise et, plus loin, cette frontière italienne qui a tant compté dans l’histoire du territoire.

Ici, la Maurienne regarde naturellement vers le Mont-Cenis et l’autre versant des Alpes.

De l’autre, en revenant vers l’aval, la vallée accompagne l’Arc jusqu’à la basse Maurienne, du côté d’Aiguebelle, là où les Alpes commencent progressivement à s’ouvrir.

Il faut parcourir toute la vallée pour mesurer cette transformation.

Entre les hautes montagnes proches de l’Italie et l’entrée de la Maurienne, les reliefs, la végétation, les villages et même la manière dont les hommes ont exploité la montagne changent profondément.

Le Grand Cucheron — Changer encore de Maurienne

Le col du Grand Cucheron marque une nouvelle étape de cette traversée.

Après les grands espaces minéraux de Haute-Maurienne et de la Vanoise, l’ambiance est tout autre.

Les forêts prennent davantage de place. Les reliefs s’adoucissent. Les pâturages réapparaissent.

Nous sommes désormais revenus vers l’autre extrémité du voyage, dans cette basse Maurienne dont Aiguebelle constitue l’une des portes historiques.

Et pourtant, sous ces montagnes apparemment plus paisibles se cache une dernière histoire.

Une histoire souterraine.

Saint-Georges-d’Hurtières Sous la montagne, le minerai

À Saint-Georges-d’Hurtières, le paysage change une dernière fois de signification.

Pendant des siècles, les hommes ont creusé ici la montagne pour en extraire le minerai.

Le secteur des Hurtières fut l’un des grands territoires miniers de Savoie, notamment pour le fer.

Un important filon de sidérite alimenta les activités métallurgiques locales et régionales.

Mais la mine ne raconte pas seulement une histoire industrielle.

Elle raconte une société : des hommes descendant sous terre, des familles vivant au rythme de l’exploitation, des chemins et installations destinés au transport du minerai et tout un territoire organisé autour de cette activité.

Aujourd’hui, Le Grand Filon conserve cette mémoire.

Panneau du col du Grand Cucheron à 1 188 mètres en Savoie Galerie Saint-Barbe à Saint-Georges-d’Hurtières, ancienne mine de fer en Savoie
Du Grand Cucheron aux Hurtières : franchir la montagne, puis entrer dans son histoire. À Saint-Georges-d’Hurtières, l’exploitation du fer a profondément marqué le territoire pendant des siècles. Col du Grand Cucheron : Žába / Wikimedia Commons — CC BY 3.0.
Galerie Saint-Barbe : Grandfilon / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

Et cette dernière étape donne soudain au voyage une étonnante cohérence.

Au début du périple, à Saint-Colomban, nous parlions des ardoisiers.

À la fin, dans les Hurtières, nous retrouvons les mineurs de fer.

Entre les deux : des bergers, des soldats, des artisans, des ouvriers, des voyageurs, des hôteliers, des gardiens de refuge et des alpinistes.

La montagne n’a jamais été seulement contemplée. Elle a été franchie, cultivée, défendue, creusée, travaillée et habitée.

ÉPILOGUE

Une vallée, mille histoires

Au terme de ces kilomètres, les images se bousculent.

La tour de Bérold dans la lumière du soir. Les ours de la légende de Saint-Marin. Les traces laissées par les ardoisiers piémontais.

Une table à Saint-Colomban avant de prendre la route du Glandon. Le Mont-Blanc aperçu depuis le col. La Croix-de-Fer. Les trois Aiguilles d’Arves et l’étonnante Tête de Chat.

Les chalets de Saint-Sorlin. Le Grand Clocher de Saint-Jean. Les retrouvailles à l’Hôtel Saint-Georges.

Pascal, ses plats qu’il qualifie lui-même de « simples » et qui furent surtout délicieux. Hubert retrouvé après près d’un demi-siècle.

Puis les murailles de l’Esseillon. La marche au-dessus de Termignon. Le déjeuner chez Juliette et Guilhem au Plan du Lac.

Et, tout près, Entre-Deux-Eaux faisant resurgir le souvenir d’un jeune chasseur alpin entouré de marmottes plus de quarante-cinq ans auparavant.

Enfin les forêts du Grand Cucheron et les anciennes mines des Hurtières.

Autant de paysages. Autant d’histoires.

La Maurienne n’est donc pas seulement cette vallée que l’on traverse pour gagner les stations, franchir les grands cols ou rejoindre l’Italie.

Elle est un territoire façonné depuis des siècles par sa géographie et par ceux qui ont appris à vivre avec elle.

Être originaire d’ici donne nécessairement à ce voyage une résonance particulière.

Mais nul besoin d’y être né pour ressentir ce que raconte la Maurienne.

Il suffit parfois de quitter la route principale. De lever les yeux vers une vieille tour. De regarder les pierres d’un chalet. De suivre un chemin.

De pousser la porte d’une auberge. De s’asseoir à la table d’un ami ou d’un refuge. D’écouter celui qui connaît la montagne.

Ou de se demander pourquoi, à cet endroit précis, des hommes ont décidé un jour de creuser la roche.

Alors le paysage cesse d’être un décor.

Et le territoire commence à raconter son histoire.

REGARDS DE TERRITOIRES

Le regard d’EliteLink

Regards de territoires propose de découvrir la France autrement : par celles et ceux qui l’habitent, par les initiatives qui la font vivre et par les patrimoines qui lui donnent une identité singulière.

En Maurienne, la montagne est partout.

Mais derrière les sommets se dessine surtout une extraordinaire histoire humaine : celle d’une vallée qui, loin d’avoir été isolée par les Alpes, fut depuis des siècles un territoire de passages, de travail, d’échanges et de rencontres.

Et peut-être est-ce l’une des choses que ce voyage rappelle le mieux :

En Maurienne, on a toujours beaucoup circulé.
Mais on a aussi toujours su accueillir ceux qui s’arrêtaient.

LE SAVIEZ-VOUS ?

Une forteresse qui change de côté

Les forts de l’Esseillon furent construits au XIXe siècle par le royaume de Piémont-Sardaigne pour protéger la route du Mont-Cenis contre une éventuelle offensive française.

Lorsque la Savoie fut rattachée à la France en 1860, ces fortifications conçues pour arrêter les Français changèrent donc de pays.

Pour aller plus loin

Patrimoines de Savoie

Pour approfondir l’histoire de la tour de Bérold, le patrimoine industriel et l’histoire minière de la Maurienne.

Consulter le site
Parc national de la Vanoise

Pour découvrir les paysages, les patrimoines naturels, le Plan du Lac, Entre-Deux-Eaux et les itinéraires de Haute-Maurienne.

Consulter le site
Refuge du Plan du Lac

Pour préparer une halte au refuge et découvrir le site où Juliette et Guilhem accueillent les marcheurs.

Consulter le refuge
Maurienne Tourisme

Pour découvrir les cols, villages, itinéraires et patrimoines de la vallée.

Consulter le site
Hôtel Saint-Georges

Pour découvrir cette ancienne maison d’accueil au cœur de Saint-Jean-de-Maurienne.

Consulter le site

Crédits photographiques

Photographies du voyage : Philippe Pernet / EliteLink, sauf mentions contraires.

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