Dans ce nouveau Regards d’acteurs, EliteLink part à la rencontre d’Edmony Krater, musicien, auteur-compositeur et multi-instrumentiste guadeloupéen dont le parcours se construit depuis plus de quarante ans autour d’une conviction : les traditions restent vivantes lorsqu’elles rencontrent d’autres cultures, d’autres générations et d’autres formes de création.

Un artiste de la rencontre : du tambour ka au jazz, de la musique électronique à la harpe, du conservatoire aux scènes internationales, Edmony Krater n’a jamais cessé de faire dialoguer des univers que l’on aurait parfois imaginés éloignés.

Son actualité, marquée notamment par la sortie du single Kontan avec Patchworks et par de nouvelles créations, montre surtout une chose : ce parcours est loin d’être terminé.

REGARDS D’ACTEURS

Edmony Krater — La musique comme art de la rencontre

Du tambour ka aux musiques d’aujourd’hui, Edmony Krater a construit un parcours où les racines ne sont jamais des frontières. Chez lui, chaque rencontre peut ouvrir une nouvelle voie, faire naître une sonorité inattendue ou déplacer les lignes d’une musique que l’on croyait connaître.

Lors d’un long échange avec EliteLink, initialement consacré à son parcours professionnel et à ses projets d’écriture et de composition, Edmony Krater a raconté ses débuts, ses détours, ses rencontres, ses expériences de transmission et cette curiosité qui continue aujourd’hui d’alimenter son travail.

Derrière les albums, les concerts et les collaborations se dessine alors un fil rouge : ne jamais reproduire simplement ce qui existe, mais chercher ce qui peut naître de la rencontre entre deux mondes.

1 + 1 = 3 Quand il y a une vraie rencontre, il se crée une troisième chose.

1. Edmony Krater : quand « 1 + 1 » peut devenir « 3 »

La formule pourrait ressembler à un jeu. Elle résume pourtant remarquablement la manière dont Edmony Krater envisage la création.

Il l’évoque lorsqu’il raconte Tanbou, le livre-album jeunesse qu’il a imaginé pour transmettre l’histoire et la symbolique du tambour à ses enfants. Deux personnes se rencontrent, deux cultures dialoguent, deux sensibilités se confrontent : ce qui en résulte n’est pas seulement l’addition des deux.

Une troisième réalité peut apparaître.

« Quand il y a une vraie rencontre, c’est symbolisé par la troisième chose. »

Cette idée traverse une grande partie de son parcours. Le gwoka rencontre le jazz. Le tambour ka dialogue avec la harpe. Une tradition guadeloupéenne accompagne la danse contemporaine. Beethoven peut croiser les rythmes du ka. Une voix enregistrée dans un téléphone peut devenir le point de départ d’un nouvel album.

Chez Edmony Krater, la rencontre n’est donc pas un thème. Elle est une méthode de création.

Edmony Krater au tambour ka avec sa trompette
Une musique construite dans la rencontre.
Entre tambour ka et trompette, les racines sont pour Edmony Krater un point de départ vers d’autres univers, d’autres sonorités et de nouvelles rencontres.

2. Edmony Krater et le ka : un point de départ, jamais une frontière

Le point d’ancrage est pourtant très clair. Edmony Krater grandit en Guadeloupe dans un environnement où le son et les rythmes du tambour ka occupent une place centrale. À la fin des années 1970, l’aventure du groupe Gwakasonné participe déjà d’une volonté : partir des rythmes traditionnels pour imaginer une expression musicale contemporaine.

Plusieurs décennies plus tard, le principe n’a pas changé. Le ka demeure présent, parfois frontalement, parfois en filigrane, mais il n’est jamais traité comme un objet figé.

Le label Heavenly Sweetness, qui accompagne une partie importante de sa discographie récente, décrit justement son travail comme une vision moderne et contemporaine du gwoka : profondément liée à l’identité guadeloupéenne mais ouverte au jazz, aux claviers, aux synthétiseurs, aux rythmiques électroniques et aux musiciens de différentes générations.

« Cette musique est peut-être une musique très racine, mais elle est encore aujourd’hui en perpétuelle évolution. »

Cette manière d’habiter la tradition sans la transformer en musée explique probablement la longévité de son parcours. Les racines donnent une direction. Elles ne fixent pas la destination.

Edmony Krater à la trompette avec Zépiss
Une nouvelle étape avec Zépiss.
Edmony Krater à la trompette, au temps de Zépiss : les racines guadeloupéennes rencontrent déjà d’autres langages et d’autres influences musicales.
Pochette de Natibel d’Edmony Krater et Zépiss
De la rencontre au disque.
Avec Zépiss et Natibel, Edmony Krater développe une musique où le gwoka dialogue avec le jazz et d’autres influences, annonçant déjà cette liberté qui traversera tout son parcours.

3. Sortir des cases

Une expression revient dans le récit d’Edmony : se libérer des étiquettes.

Autodidacte à ses débuts, il choisit ensuite de compléter cette expérience par une formation institutionnelle et obtient un diplôme d’État. Son parcours le conduit ensuite au Conservatoire de Montauban, où il enseignera le tambour ka pendant plus de vingt-cinq ans.

Là encore, transmettre ne signifie pas reproduire. Enseigner devient aussi une manière d’expérimenter, d’accompagner d’autres pratiques et de confronter le ka à de nouveaux espaces artistiques.

Montauban Plus de vingt-cinq années d’enseignement et de transmission autour du tambour ka.
Golden Gate Quartet Une expérience musicale différente qui le conduira notamment à se produire en France et au Moyen-Orient.
Claude Nougaro Une rencontre et des échanges qui nourrissent à leur tour sa manière d’envisager la création.
Harpe & ka Une nouvelle rencontre entre instrument classique, percussion et création contemporaine.

Edmony raconte notamment combien les rencontres avec d’autres artistes et musiciens ont pu le pousser à explorer des endroits qu’il n’aurait peut-être pas abordés seul.

« J’ai rencontré tous ces gens et tout ça m’a nourri. C’est l’échange aussi qui fait qu’on s’enrichit. »

On comprend alors que son parcours ressemble moins à une ligne droite qu’à une succession de portes ouvertes. Certaines étaient prévues. D’autres se sont présentées presque par hasard. Mais toutes ont laissé une trace.

Edmony Krater sur la scène de La Cigale.
En 2017, au MaMA Festival à Paris, le gwoka, le jazz et les multiples influences d’Edmony Krater se rencontrent dans une même liberté musicale.

4. Quand un disque retrouve son public plusieurs décennies plus tard

Certaines histoires discographiques disent aussi quelque chose du temps nécessaire à une œuvre pour rencontrer son public.

Enregistré en 1988 avec le groupe Zepiss, Ti Jan Pou Velo ne devient pas immédiatement un succès populaire. Puis les années passent.

Le disque circule pourtant. Des collectionneurs le recherchent. Sa rareté et sa singularité attirent une nouvelle génération d’auditeurs jusqu’à sa réédition, en 2015, par Heavenly Sweetness.

Pour Edmony Krater, cette redécouverte ouvre une nouvelle période. Elle sera notamment suivie par An Ka Sonjé puis J’ai traversé la mer.

Une œuvre peut parfois attendre son heure

Une création née dans un contexte précis peut retrouver, trente ans plus tard, une nouvelle écoute. Cette histoire rappelle aussi que certaines musiques vieillissent moins qu’elles ne voyagent dans le temps.

Pochette de l'album Ti Jan Pou Velo d'Edmony Krater et Zepiss
Ti Jan Pou Velo
Enregistré en 1988 avec Zepiss puis réédité par Heavenly Sweetness en 2015.
Pochette de l'album J'ai traversé la mer d'Edmony Krater
J’ai traversé la mer
Une création dans laquelle le gwoka continue de dialoguer avec les différentes influences du musicien.

5. Edmony Krater, transmettre sans figer

L’autre grande constante du parcours d’Edmony Krater est la transmission.

Elle passe bien sûr par son travail d’enseignant, mais elle prend aussi d’autres formes. En 2000, cette volonté se traduit notamment par Tanbou, un livre-CD jeunesse réalisé avec Piotr Barsony et publié au Seuil Jeunesse.

Le titre lui-même dit déjà quelque chose de l’univers d’Edmony : Tanbou est la forme créole de « tambour ». À travers ce récit, le musicien ne cherche pas seulement à raconter un instrument, mais à faire entendre une histoire, une mémoire et une culture qui se transmettent d’une génération à l’autre.

Dans notre échange, Edmony raconte que l’idée est née d’un désir très personnel : raconter l’histoire du tambour à ses filles. Le livre met ainsi en relation l’enfance, le tambour ka, la mémoire des ancêtres et la transmission.

Tanbou connaîtra ensuite une nouvelle vie avec une réédition chez Syros en 2014. L’ouvrage a également reçu le Prix Octogone en 2001 puis le Prix francophone de l’Éducation nationale en 2003.

« Ce livre témoigne de l’histoire du tambour, mais avec toujours une vision artistique, personnelle et très ouverte sur le monde. »

C’est aussi dans le récit qu’Edmony fait de Tanbou qu’apparaît cette idée qui traverse tout son parcours : « 1 + 1 = 3 ». Lorsque deux personnes, deux cultures ou deux univers se rencontrent véritablement, quelque chose de nouveau peut naître.

Chez Edmony Krater, transmettre ne signifie donc jamais figer. Il s’agit au contraire de faire circuler une mémoire pour qu’elle puisse continuer à vivre, se transformer et rencontrer d’autres générations.

Tanbou, livre-CD de Piotr Barsony avec les percussions ka d’Edmony Krater
Tanbou, transmettre l’histoire du tambour.
Publié au Seuil Jeunesse en 2000 puis réédité chez Syros en 2014, le livre-CD prolonge la démarche d’Edmony Krater : transmettre une mémoire tout en la maintenant ouverte sur le monde.

6. Edmony Krater aujourd’hui : KONTAN et la prochaine couleur

Ce Regard pourrait donner l’impression d’un bilan. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel : Edmony Krater est aujourd’hui dans une nouvelle phase particulièrement créative.

Le 2 juillet 2026 est sorti Kontan, nouveau single signé Edmony Krater & Patchworks. Le titre annonce un nouvel EP produit par Patchworks.

Derrière ce disque se cache encore une histoire de rencontre. Edmony raconte avoir découvert le travail du réalisateur et producteur Bruno “Patchworks” Hovart et avoir très vite souhaité travailler avec lui.

La collaboration commence d’une manière presque minimaliste : Edmony enregistre chez lui des idées et des mélodies sur son téléphone et les transmet. Puis les deux hommes se retrouvent à Lyon.

13 titres travaillés en une semaine lors de cette phase de création, selon le récit d’Edmony.
« C’est une période très productive, avec beaucoup de choses qui se passent. »
NOUVEAU SINGLE

KONTAN

Edmony Krater & Patchworks

Kontan – Edmony Krater & Patchworks

Kontan n’est donc pas une parenthèse. Il prolonge exactement la logique qui traverse l’ensemble de son parcours : partir de ce que l’on est, rencontrer un autre univers et accepter que cette rencontre transforme la musique.


7. Un artiste patrimonial ? Oui. Un artiste du passé ? Certainement pas.

La scène britannique en a encore donné une illustration durant l’été 2026.

Le Tropical Pressure Festival, organisé à Porthtowan en Cornouailles, a programmé Edmony Krater sur la Roots Arena. Une nouvelle occasion de présenter cette musique à un public international et multigénérationnel.

Quelques semaines auparavant, EliteLink avait déjà suivi cette aventure dans un Regard en mouvement. Dans ce portrait, l’étape britannique prend une autre dimension : elle montre combien une musique enracinée dans une histoire guadeloupéenne continue aujourd’hui à voyager.

Edmony Krater et ses musiciens au Tropical Pressure Festival 2026
Edmony Krater au Tropical Pressure Festival 2026.
Sur la scène du festival en Cornouailles, Edmony Krater et ses musiciens partagent avec le public une musique nourrie par le gwoka, le jazz et les rencontres.

8. Edmony Krater et OLYMPE : faire dialoguer de nouveaux mondes

Dans ce parcours, le projet OLYMPE – Paroles, Musiques & Mémoires trouve naturellement sa place.

Non pas comme une rupture, mais comme une nouvelle étape d’une démarche ancienne : mettre en présence des univers qui ne sont pas nécessairement destinés à se rencontrer.

La création musicale imaginée autour du texte de Franck Salin et de la figure d’Olympe de Gouges associe notamment le tambour ka à des sonorités issues de la musique classique, aux timbales, au violoncelle, au piano et à la voix.

Lors de notre échange, Edmony revient plusieurs fois sur cette recherche d’une orchestration capable de servir le texte plutôt que de simplement l’accompagner.

« Il faut rentrer dans les personnages, rentrer dans l’écriture, pour pouvoir faire une musique qui parle et qui porte l’émotion du moment. »

Là encore, la logique du « 1 + 1 = 3 » n’est jamais très loin. La musique classique n’efface pas le ka. Le ka ne cherche pas davantage à prendre la place de l’orchestre. La création doit faire entendre autre chose.

Edmony Krater sur scène dans la pièce OLYMPE avec Firmine Richard et Eugénie Ursch
La création théâtrale OLYMPE.
La musique composée par Edmony Krater est aujourd’hui appelée à se développer dans OLYMPE – Paroles, Musiques & Mémoires.

9. Pour Edmony Krater, la prochaine rencontre reste à inventer

Après plus de quatre décennies de musique, on pourrait attendre d’Edmony Krater qu’il regarde principalement derrière lui.

Notre échange produit exactement l’impression inverse.

Il parle de compositeurs qu’il souhaiterait rencontrer, de jazz et de musiques actuelles, de nouvelles collaborations, de cellules de travail, d’écriture, d’expérimentation et de projets encore à faire naître.

Comme si chaque étape accomplie ne servait finalement qu’à ouvrir la suivante.

La musique comme art de la rencontre

Des premiers rythmes de Gwakasonné à Kontan, du Conservatoire de Montauban aux scènes internationales, de Tambour à OLYMPE, un même mouvement traverse le parcours d’Edmony Krater : écouter, rencontrer, transmettre et transformer.

Peut-être est-ce finalement cela qui permet à une tradition de demeurer vivante : ne jamais cesser de savoir d’où elle vient, tout en restant disponible à ce qu’elle n’a pas encore rencontré.

1 + 1 = 3 Une formule simple pour résumer une vie de création.

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