Biodiversité en péril : les oiseaux en première ligne (Patrice Costa)
Biodiversité en péril : les oiseaux en première ligne
« Ce qui compte vraiment dans la sauvegarde des condors, ce n’est pas tant que nous avons besoin des condors, c’est que nous avons besoin de développer les qualités humaines qui sont nécessaires pour les sauver, car ce sont celles-là même qu’il nous faut pour nous sauver nous-mêmes». Cette citation prémonitoire est du naturaliste Ian MacMillan. Au milieu du XIX° siècle, cet ornithologue américain qui accompagnait l’avancée de la «civilisation» dans le « Wilderness» des vastes plaines de l’Ouest avait été effaré par la vitesse à laquelle la grande faune disparaissait au fur et à mesure de la progression des pionniers au « Far West ». Le bison d’Amérique se comptait alors en millions d’individus, le pigeon migrateur en milliards, le condor de Californie, un prédateur nécrophage, en milliers. A l’aube du XX° siècle, le dernier pigeon migrateur, une femelle, est morte à l’été 1914 dans un zoo de Cincinnati en plein démarrage de la boucherie industrielle de la Grande Guerre sur le Vieux continent. Il ne restait plus que quelques centaines de bisons et neuf condors à l’état sauvage. Ces deux géants de l’Ouest ont pu être sauvés de l’extinction à coups de millions de dollars, mais leur situation actuelle reste fragile surtout depuis qu’un triste et sinistre individu est de retour à la Maison-Blanche. Aux Etats-Unis comme partout ailleurs, l’effondrement de la biodiversité ne date donc pas d’hier. La nouveauté, c’est que le phénomène s’accélère et que nous en sommes indirectement de plus en plus les victimes puisque cette diversité biologique est notre assurance vie.
Autrement dit, nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. MacMillan l’avait parfaitement compris à son époque. Avons-nous retenu la leçon ? Non. Pire, malgré les constats, les appels éclairés d’esprits engagés, malgré les quelques rares avancées au bénéfice de la protection de la nature, la dégringolade se poursuit, elle s’aggrave.
On le sait, les oiseaux sont d’excellents bio-indicateurs de la santé des milieux naturels voire artificiels puisque bon nombre de ces représentants qui peuplent le ciel vivent au contact des humains dans les zones urbaines et périurbaines. En Europe occidentale, en cinquante ans, nous avons perdu 800 millions de volatiles. L’agriculture intensive dopée à la chimie industrielle, l’expansion de l’artificialisation des sols – cette délétère tentation du bitume – la multiplication des infrastructures routières, les retombées des poussées de fièvre climatique, l’irruption d’espèces invasives d’origines exotiques, les causes s’empilent pour déplorer une telle déconfiture. En France, voyez les campagnes : elles n’ont jamais été aussi insipides. Les hectares d’openfields offerts à la culture céréalière, principalement au maïs, se sont surmultipliés. Fort de ses haies et de ses talus si propices aux fertilités sauvages, le bocage poursuit son chemin de croix : 7 000 ha de forêt linéaire sont effacés du terroir chaque année. Les prairies naturelles qui permettent la rétention des eaux de pluies et leur purification par capillarité vers les nappes phréatiques continuent d’être retournées au profit de ces cultures intermédiaires à vocation énergétique qui servent de ressources essentielles à l’essor des unités de méthanisation censées injecter aux réseaux ce biogaz si utile pour garantir notre indépendance énergétique alors que l’Hexagone n’a jamais produit et exporté autant d’énergie grâce à son parc nucléaire.
Conséquence d’une telle gabegie : victimes de l’usage immodéré de pesticides, les insectes volants ont déserté le monde rural, entraînant, entre autres animaux, toute l’avifaune qui les exploitait pour survivre. Les populations de linottes mélodieuses et de moineaux friquets, pour ne citer que deux de ces indécrottables piafs paysans, ont chuté de 80 % dans notre pays. Et que dire de l’alouette des champs cette si gentille alouette que l’on entend plus au printemps à son retour de migration. Privée de ses proies habituelles, notamment celles de la famille des lépidoptères, elle n’est plus capable de nourrir ses petits. Une gentille alouette dont la France continue d’autoriser la chasse à l’automne !
Retour aux Etats-Unis : au début des années 1960, une biologiste américaine, Rachel Carson, avait publié un ouvrage choc intitulé « Printemps silencieux ». Cette femme courageuse avait osé dénoncer l’emploi à grande échelle du DDT et de ses impacts néfastes sur les oiseaux, notamment sur leur fertilité. Suspecté de favoriser l’apparition de cancers chez l’homme, cet insecticide a fini par être interdit non sans un lobbying acharné des multinationales de l’agrochimie pour le maintenir. De quoi déjà faire réfléchir sur les répercussions environnementales et surtout sanitaires de ces substances inventées dans les laboratoires. Et là encore, il semblerait qu’en France nous sommes toujours incapables de retenir toute leçon venue d’outre-Atlantique. L’inénarrable sénateur Duplomb, ce bras armé de la FNSEA et de l’agrobusiness, vient de le démontrer en remettant sur le boisseau sa loi qui autorise l’épandage « raisonné », de certains types de néonicotinoïdes bien connus pour leurs effets pervers sur l’entomofaune, abeilles domestiques en tête. Sa tentative, soutenue par le gouvernement, se heurte par bonheur une fois de plus à une riposte pétitionnaire citoyenne.
Comme quoi, dans ce contexte global si préoccupant, il y a encore des raisons d’espérer, tant pour sauver le peuple du ciel que pour nous sauver nous-mêmes, comme MacMillan l’avait compris à son époque.
Président de l’Institut européen d’écologie
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